Jean-Patrick Grumberg : Nous n’avons pas parlé de l’économie.
FP : Vous voulez dire l’échec économique !
A coté de la crise politique, l'Algérie est en train de vivre un échec économique, malgré les 200 milliards de dollars qui dorment dans les caisses. Le Président Bouteflika, lors d'une réunion de travail avec les cadres de la nations, a reconnu son échec à construire un projet économique intégré et homogène, malgré les énormes sommes d'argent dépensées depuis le début de l'amélioration des prix des hydrocarbures.
L’Algérie s'est réfugié derrière une politique d'importation, qui a dépassé pour la première fois depuis indépendance, 50 milliards de dollars en 2010, contre 20 milliards de dollars en 2009. Le gouvernement a essayé de freiner les importation en instaurant une nouvelle loi de finance, sans penser à créer une assise et des bases économiques réelles. Finalement, le gouvernement a cédé en abrogeant toutes les lois qui freinent les importations, à cause de la pénurie des produits de premières nécessité, la colère des importateurs militaires, et la hausse obscène du sucre, de l’huile, etc.
Le gouvernement s’est donc acheté la paix sociale et une trêve politique avec différentes mesures qui facilitent les crédits à la consommation, le crédit pour l'habitat, l’emploi des jeunes, mais ces choix ont fait l’objet de critiques des économistes, car l'argent seul ne suffit pas pour bâtir l'économie et résoudre les problèmes sociaux.
Et je dois aussi vous parler du chômage. C’est l'un des principaux résultats de l'échec économique. Le niveau de chômage reste élevé malgré l'argent versé dans le but de créer des emplois. Selon les chiffres officiels, le chômage a baissé à 11 %. Ce qui sème le doute sur ces chiffres, c'est le fait d'entendre un Ministre Algérien dire que le taux de chômage en Algérie est plus faible qu’en Espagne. La réalité est différente, et les experts estiment que le niveau de chômage est plus proche des 20%, et chez les jeunes, supérieur à 35%.
Après de violentes manifestations au début de l'année, le gouvernement a décidé d'ouvrir les portes de l'emploi pour des milliers de jeunes, mais l'effort est insuffisant en raison de l'incapacité de l'économie algérienne à absorber le nombre de jeunes, qui dépasse la capacité de l'économie nationale. Les jeunes justement, constituent un élément clé dans les manifestations et les actes de violence qui ont lieu chaque jour en Algérie.
Pour clore le tableau, il faut mentionner l’incapacité des entreprises publiques. La baisse de la production de 2,6% au cours des six premiers mois de l’année 2009, et 1,9% pour l'ensemble de l'année dernière, indique une baisse continue de la consommation.
Jean-Patrick Grumberg : J’imagine que si les politiques sont prêts à payer un demi million de dollars pour une tête de liste, c’est que la corruption doit être importante.
FP : La corruption, mais aussi l'effondrement des valeurs. A la marge de l'échec économique, la prévalence de la corruption et l'effondrement des valeurs est devenu une des premières caractéristiques de l'économie algérienne. Les hauts fonctionnaires des institutions publiques sont les premiers accusés dans les affaires de corruption. Cette situation soulève la colère de la rue, en particulier en raison des sacrifices consentis par les Algériens.
Jean-Patrick Grumberg : Avec autant de compteurs dans le rouge, pourquoi la situation en Algérie n'exploserait-elle pas ?
FP : Tous ces indicateurs confirment que la situation en Algérie est proche de l'explosion, et même en tant qu’observateur, on peut se demander comment le pouvoir a su maintenir la situation, devant tous ces motifs qui devraient conduire à des révolutions. Est-ce que l'Algérie vit une situation exceptionnelle qui explique la solidité du système, qui peut lui lui donner plus de vie malgré la colère de la rue ? Comment le pouvoir a su faire face à cette situation, en dépit des protestations ?
La réponse, les facteurs qui ont épargnés le pays d'une nouvelle révolution peuvent être résumés comme suit :
1- Discipline du pouvoir et solidarité de ses composantes.
2- Discipline de l'armée et des forces de sécurité.
3- Une opposition infiltrée, ou domestiquée.
4- Une presse écrite et audiovisuelle infiltrées.
5- L’impossible unité de l'opposition.
6- L'autonomie faible de décision politique.
7- L'utilisation de la « corruption collective » comme moyen de gestion collective.
Les motifs qui devraient nous conduire à une explosion ne sont pas encore traduits en revendications politiques, comme dans les autres pays arabes. Tandis que les manifestations et les grèves continuent à se multiplier de manière significatives, le spectre de l'explosion et de la révolution restent peu probables, parce que la colère n'a pas trouvé le transformateur de ces actes en une action politique.
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