La bataille de Poitiers appelée aussi « bataille de Tours », et « bataille du Pavé des martyrs » (en arabe بلاط الشهداء : balāṭ aš-šuhadāʾ[1]) par les historiens arabes, est une victoire de Charles Martel, maire du palais du royaume franc, sur les musulmans d’Abd el Rahman.
Cette victoire importante a un retentissement immédiat, tant du côté chrétien que du côté musulman ; elle est devenue à partir du XVIe siècle un symbole de la lutte de l’Europe chrétienne face aux invasions musulmanes. Historiographie[modifier]Du côté des auteurs latins des VIIIe et IXe siècles, les sources sont assez nombreuses, proches de l’évènement, et exceptionnellement détaillées pour l’époque. Ceci signale que, dès le VIIIe siècle, la bataille a dû être considérée comme importante[2]. On peut citer Bède le Vénérable en 735, la Chronique de Moissac ainsi que les Annales de Metz qui mentionnent l'événement, en des termes brefs et similaires, rappelant que « Charles combattit les Sarrasins un samedi du mois d'octobre ». Le seul récit détaillé se lit dans la Chronique mozarabe, au milieu du VIIIe siècle, dans lequel l’auteur, un anonyme chrétien de Cordoue, raconte la bataille de 732 et donne pour cause de la défaite, des dissensions au sein des Maures. Le récit de la bataille de Poitiers se situe entre les défaites arabes de Toulouse (721) et de Narbonne (737)[3].
Contexte[modifier]Au début du VIIIe siècle, les musulmans d’Afrique du Nord, majoritairement des Berbères islamisés[4], ont envahi en 711 l’Espagne, puis la Septimanie, partie du royaume wisigothique qui avait échappé aux conquêtes des fils de Clovis, y compris Narbonne. Les Maures d’Afrique du Nord sont en pleine période d’expansion : outre l’Espagne et la Septimanie, ils débarquent en Sicile, conquise en 720, la Sardaigne, la Corse et les Baléares suivent en 724.
Les gouverneurs à la tête de la Septimanie lancent alors des expéditions ponctuelles — ghazwa — en Gaule pour s'emparer de butin. Le duc franc d'Aquitaine Eudes se retrouve en première ligne. En 721, il parvient à leur faire lever le siège de Toulouse. Mais quelques années plus tard, il s'allie à un chef musulman, un certain Munuza[5]. Celui-ci tente de se constituer une principauté indépendante en Cerdagne[6] mais son maître 'Abd el Rahman, nommé gouverneur de Cordoue en 730, ne l'entend pas ainsi. Il dirige une expédition punitive contre Munuza, qui est battu et tué. Le gouverneur omeyyade de l'Espagne s'attaque aussi à Eudes d'Aquitaine, le soutien du rebelle. Il s'enfonce donc à l'intérieur des terres franques.
Au nord de la Loire, le maire du palais Charles Martel rassemble sous son autorité les royaumes francs, et bat Rainfroy, allié d’Eudes. Il lance également une expédition pour soumettre l’Aquitaine l’année précédant la bataille de Poitiers : Eudes se retrouve donc pris entre deux feux.
Armée musulmane[modifier]Menée par le gouverneur arabe Abd al-Rahman ibn Abd Allah al-Rhafiqi, l’expédition lancée sur la Gaule est constituée de Maures, Berbères, ainsi que de contingents recrutés dans la péninsule Ibérique[7]. L'incursion de Abd- al- Rahman n'a pas pour but principal la conquête mais le pillage[8]. N'ayant pas la puissance militaire suffisante pour aller plus loin, Abd-al-Rahman s'est probablement fixé comme unique objectif la mise à sac du sanctuaire national des Francs, la riche abbaye Saint-Martin de Tours[9],[8].
Parmi les participants à cette expédition, les chroniques mozarabes font la distinction entre Sarrasins, Arabes venus d’Arabie et Syriens, plus anciennement islamisés, et Maures, venus d’Afrique du Nord (antique Maurétanie). Le nombre élevé de Berbères parmi les conquérants musulmans explique que ces derniers furent aussi globalement désignés sous le terme de Maures.
Campagne précédant la bataille[modifier]Après la défaite devant Toulouse, Abd el-Rahman lance un nouveau raid, mais en passant à l’ouest des Pyrénées : il envahit l’Aquitaine et razzie le pays. Eudes réunit une armée pour le contrer mais il est battu entre la Dordogne et la Garonne (bataille parfois dite de Bordeaux). Abd el-Rahman continue son avancée, marche sur Poitiers, pille et peut-être incendie l’église Saint-Hilaire[10],[11]. Il se dirige ensuite vers Tours, dans l'intention de mettre à sac la riche abbaye Saint-Martin de Tours[10]. Cependant, Charles Martel, à qui Eudes a fait appel après sa défaite, marche aussi vers cette ville après avoir réuni une armée de fantassins francs. Pour les historiens chrétiens, c’est pour défendre le sanctuaire de Tours que Charles Martel entre en guerre, c’est pourquoi, à partir du XVIe siècle, cette bataille est aussi appelée bataille de Tours[12]. Il décide d'attendre que les Sarrasins soient lourdement chargés de butin pour les attaquer.
Déroulement[modifier]Pendant une semaine, des escarmouches ont lieu, aux confins du Poitou et de la Touraine[23]. Après ces escarmouches, l’affrontement décisif a lieu, sur deux jours. Abd el Rahman lance sa cavalerie sur les Francs. Ceux-ci, formés en palissade « comme un mur immobile, l'épée au poing et tel un rempart de glace », les lances pointées en avant des boucliers, attendent le choc[24]. Il semble que l'image ait quelque chose de juste dans la mesure où c'est bien la solidité des lignes franques qui impressionna les troupes arabo-berbères. La mêlée s'engage et les Francs parviennent à faire refluer leurs opposants. Mais ceux-ci n'ont pas l'occasion d'attaquer une seconde fois car de son côté Eudes prend l'ennemi à revers et se jette sur le camp musulman. Croyant leur butin et leurs familles[25] menacés, les combattants Maures regagnent leur campement. Ils subissent de lourdes pertes et 'Abd el Rahman est tué.
Le lendemain, au point du jour, Charles donne l'ordre d'attaquer, mais le camp est vide, les musulmans se sont enfuis dans la nuit[23]

. Selon une légende locale à la région du Haut Quercy, Abd el Rahman n'aurait pas été tué à la bataille de Poitiers mais aurait simplement reflué vers ses bases arrières de Narbonne. Poursuivi par les troupes franques de Charles Martel, il aurait été tué et son armée exterminée lors d'une bataille livrée à Loupchat au pied de la falaise du Sangou, dans le Lot, en 733. L'Hôtel de ville de la commune de Martel aurait été construit, selon aussi une légende locale, sur le lieu même de la bataille[26]. Charles fut alors acclamé sous le nom de Martel : « marteau des infidèles »[22].
Explications de la défaite arabe[modifier]Selon l'historien André Clot[27], une des raisons de la défaite réside dans l'éloignement des musulmans de leurs bases. Une autre raison est que l'armée musulmane était composée en majorité de Berbères d'Afrique du Nord venus avec leur famille ce qui gênait les manœuvres de l'armée et retardait son avance, les hommes ayant souci de protéger leurs femmes et leurs enfants. D'autre part, toujours selon André Clot, lors du combat final, le duc d'Aquitaine aurait attaqué le camp où étaient rassemblées les familles entrainant la débandade des musulmans.
Par le passé[28], une hypothèse était que l'utilisation par la cavalerie franque de l'étrier lui a permis d'asséner des coups si puissants que l'envahisseur, qui n'en était pas équipé, ne pouvait pas y résister[29]. On pense désormais que l'immense majorité de l'armée franque était composée de fantassins et que c'est leur discipline et la supériorité de leur armure qui ont fait la différence[29].
Conséquences[modifier]
Cette défaite marque le terme de l’expansion musulmane médiévale en Occident et a d’importantes conséquences. En répondant à l’appel à l’aide du duc Eudes d'Aquitaine, Charles Martel a profité de l’avancée des troupes musulmanes pour intervenir dans une région qui refusait de se soumettre à son autorité. Fort de sa victoire, Charles s’empare de Bordeaux et met un pied en Aquitaine, sans la soumettre immédiatement : à la mort d’Eudes, ce sont ses fils qui lui succèdent. Cependant, son appui est indispensable à la lutte contre les Sarrasins : il intervient dans la vallée du Rhône et en Provence les années suivantes, où il soumet le patrice Mauronte (737), allié des Sarrasins. Au sud de Narbonne, il bat à nouveau ceux-ci sur les bords de la Berre, en 737[30]. Ainsi, la victoire de Poitiers entraîne non pas le départ définitif des musulmans, comme en témoigne l’échec du siège de Narbonne, dirigée par un gouverneur omeyyade jusqu’en 759, mais l’intervention systématique des Francs, seuls capables de s’opposer à eux. En définitive Eudes d'Aquitaine, comme a pu l'écrire Michel Rouche, reste le véritable vaincu de Poitiers. La victoire de Poitiers justifie également en partie, quelques années plus tard, l’éviction politique des Mérovingiens[30].
Si l’expansion musulmane est stoppée, les raids musulmans continuent pendant plusieurs décennies. Ainsi, Charlemagne bat vers 800, à la bataille du bois des Héros (en Saintonge), une troupe musulmane qui razziait le pays. Des forteresses provençales servent de base à des incursions dans le pays jusqu’à la fin du Xe siècle (cf. bataille de Tourtour).
Une victoire parmi d'autres[modifier]Les chroniques arabes espagnoles mentionnent deux autres défaites des musulmans en Gaule :
en 721, le gouverneur arabe al-Samh meurt sous les murs de Toulouse face à Eudes, prince d'Aquitaine
en 737, les Francs écrasent une armée arabe venue secourir Narbonne assiégée
http://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Poitiers_(732)