
Chrétienne du Pendjab, Asia Bibi, ouvrière agricole, ramassait des baies rouges, des falsas, le 14 juin 2009 dans le village d'Ittan Wali, lorsqu'elle commit l'irréparable aux yeux de ses voisines : boire de l'eau dans un puits supposé réservé aux musulmans. Parce qu'elle a répondu aux femmes qui l'accusaient d'avoir sali l'eau, Asia Bibi a été accusée de "blasphème", un acte passible de la peine de mort au Pakistan. Aussitôt jetée en prison, Asia Bibi a été jugée en novembre 2010 et condamnée à la peine capitale par pendaison. Dans l'attente d'un second procès un appel, cette mère de famille, qui clame son innocence, a livré son témoignage à la journaliste Anne-Isabelle Tollet, qui publie son récit en France (Blasphème, d'Asia Bibi et Anne-Isabelle Tollet, Oh ! Editions, 192 p., 16,90 euros).
Comment boire de l'eau dans un puits peut conduire à une condamnation à mort pour "blasphème" ?C'est à partir de deux simples altercations de voisinage que la vie d'Asia Bibi a basculé. Avant l'épisode du puits, il y avait eu une autre altercation, quelques semaines plus tôt. Asia Bibi gardait des buffles d'eau, dont l'un avait détruit la mangeoire d'une voisine. Accusée de mal faire son travail, Asia avait répondu que le buffle lui avait simplement échappé des mains. Mais le simple fait de répondre quand on est chrétien au Pakistan est plus qu'audacieux ; c'est une forme d'insulte. Même si les chrétiens vivent bien avec les musulmans, ils sont considérés par certains comme des citoyens de seconde zone et doivent garder la tête basse.
Après l'incident du puits, Asia a une nouvelle fois tenu tête à ses voisines et le ton est monté. "Pauvre chienne, sais-tu que ton Jésus est un bâtard", lui a-t-on dit, ce à quoi elle a répondu : "Je ne veux pas me convertir, j'ai foi en ma religion. Qu'a fait votre prophète pour sauver les hommes ? Pourquoi devrais-je me convertir et pas vous ?" On l'a accusée de parler à la place du prophète. "Je pense que Jésus aurait un point de vue différent de celui de Mahomet sur la question" de la pureté de l'eau du puits, et on lui a demandé de se convertir, ce qu'elle a refusé. En réponse à son audace, les voisines d'Asia l'ont alors accusée de blasphème, sachant qu'il s'agissait là d'une arme redoutable.
Comment s'est passé son procès en novembre 2010 ? S
on procès a été très court. Elle s'est rendue au tribunal du district de Nankana ; il y avait beaucoup de villageois présents au procès, mais aussi des mollahs venus exercer une pression sur le juge pour qu'Asia soit condamnée. On ne peut pas vraiment jeter la pierre au juge : s'il avait acquitté Asia, il aurait signé son arrêt de mort et aurait été assassiné le lendemain. Il n'avait pas d'autre choix que de la condamner à mort.
Depuis, Asia Bibi et son avocat ont fait appel à la Haute Cour de justice de Lahore qui, ils l'espèrent, sera moins sous la pression des mollahs et plus objective. Ils entretiennent donc l'espoir que la condamnation à mort sera annulée et transformée en peine de prison.
Quelle sont ses conditions de détention ? Elles sont terribles. Depuis l'assassinat du gouverneur du Pendjab, Salman Taseer [qui avait pris son parti], Asia Bibi a été placée en isolement. C'était une demande de Shahbaz Batti, pour son bien, car elle était menacée de mort – le mollah de Peshawar avait mis sa tête à prix à hauteur de 50 000 euros, il y avait donc un risque qu'un geôlier décide de la tuer pour toucher la prime. Elle est donc sous surveillance vidéo, avec sa nourriture apportée crue, pour qu'elle-même la cuisine afin d'éviter un empoisonnement. Elle n'a plus le droit à la promenade, elle ne marche pas donc elle s'ankylose. Les toilettes se résument à un trou dans la terre... Il est urgent qu'elle sorte de là, car si elle ne meurt pas par pendaison, elle pourrait mourir de maladie ou de fatigue. En ce moment, il fait 45°, il n'y a pas d'aération, pas de ventilation, elle est bouffée par les moustiques.
En outre, elle a attrapé la varicelle il y a deux mois. Son avocat a remué ciel et terre pour qu'elle puisse être hospitalisée, mais cela n'a pas été accepté. Un médecin a quand même pu venir dans sa cellule pour lui apporter des soins, mais c'était exceptionnel. Elle n'a pas de suivi médical.
http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/ar ... _3216.html